Contre la désinformation, RSF lance un grand projet de certification des médias

Pour redonner confiance dans les médias, Reporters sans frontières prépare des normes de certification de leur indépendance et honnêteté. Afin d’encourager les sources à se certifier, l’organisation prône leur priorisation par les plateformes, les pouvoirs publics, voire les opérateurs.

Il y a quelques jours, Reporters sans frontières (RSF) a annoncé la Journalism Trust Initiative (ou « Initiative pour la fiabilité de l’information »). L’objectif : certifier que les médias respectent bien des standards journalistiques, conçus par la profession et reconnus par les agences de normalisation, estime Deloire dans son communiqué.

 « Dans le nouveau système de l’espace public, les informations fausses circulent plus vite que les vraies. […] Sans standards, la propagande, les relations publiques et les rumeurs ont un avantage concurrentiel sur un journalisme honnête », note Christophe Deloire, secrétaire général de RSF, dans un communiqué. L’objectif est donc de labelliser les sources respectant certaines règles, peu importe qu’elles soient un média reconnu ou un nouvel acteur.

RSF prône l’autorégulation de la presse, seule voie viable vers un retour de la confiance des citoyens vers les médias pour l’organisme. « C’est un travail qu’il faut absolument mener. Si on n’y arrive pas ici, cela donnera naissance à des législations, par nature abusives » nous résume Christophe Deloire.

RSF s’est associé à l’Agence France-Presse (AFP), au Global Editors Network (GEN) et à l’Union européenne de radio-télévision (UER). Selon une présentation, que nous a transmis l’organisation, les premiers travaux ont eu lieu à Bruxelles en septembre, avant de consulter la Fédération mondiale des annonceurs en novembre et des GAFA à Londres en février dernier.

Des mois de travail avant une première version

Pour le moment, RSF ne propose qu’un brouillon de règles, présentant des généralités sur les bonnes pratiques journalistiques. Une fois les normes établies, elles devront couvrir « la transparence des médias, l’indépendance éditoriale, la mise en oeuvre de méthodes journalistiques et le respect des règles déontologiques ».

« Ce ne sont que des dispositions évidentes et des principes déjà inscrits dans les chartes [des médias]. Soit on pense que les rédactions doivent écrire ce que veulent les actionnaires, soit on préfère qu’elles soient de bonne foi peu importe ce qu’il en pense » justifie Christophe Deloire. Et d’insister : il ne s’agit pas de juger le contenu ou de limiter le pluralisme, en privilégiant les acteurs « mainstream », mais de s’assurer d’un journalisme honnête.

Si l’AFP, les publicitaires et les GAFA ont été associés en priorité, le processus public est ouvert à tous. Il a débuté le 3 avril, la réunion de lancement ayant lieu le 23 mai au siège parisien de l’Association française de normalisation (Afnor). Le processus se déroulera sous l’égide du Comité européen de normalisation (CEN), dont le groupe de travail sera présidé par Claudio Cappon, ex-directeur général de la radio publique italienne RAI.

Deloire espère de premiers résultats dans neuf à douze mois. « Le processus peut durer trois ans » estime prudemment le secrétaire général de RSF. La présentation prévoit une publication par le Comité européen de normalisation en décembre 2019.

Donner un avantage aux sources certifiées

Ce futur label s’ajoutera aux nombreuses initiatives en place, qu’elles viennent des conseils de la presse de certains pays de groupes internationaux, comme CrossCheck chapeauté par Facebook et Google. Le JTI promu par RSF doit donner des avantages concrets aux médias certifiés. Des avantages à la fois économiques et sur la diffusion, en fournissant un référentiel que les acteurs tiers peuvent s’approprier.

Concrètement, les initiateurs du JTI veulent que le label donne droit à une priorisation par les algorithmes des moteurs de recherche et des réseaux sociaux. Le tampon pourrait aussi inciter les publicitaires à la dépense, « en les impliquant dans le processus dès le départ ». Il doit aussi devenir un point de référence aux politiques, par exemple pour les aides publiques à la presse.

Mieux : les opérateurs pourraient s’en servir pour trier les médias. « Même les opérateurs télécoms ou satellites doivent mener des choix éclairés et transparents sur les médias qu’ils acceptent. Le JTI pourrait devenir une référence pour eux » juge la présentation de RSF.

S’agit-il de prioriser les médias certifiés face aux autres, en contravention de la neutralité du Net ? Non, nous répond Christophe Deloire. Il cite plutôt les bouquets TV, dont la numérotation est limitée. En cas de choix entre une chaine certifiée et celle d’un club de football ou d’un parti politique, livrant de la communication au lieu d’information, le label issu du JTI pourrait devenir un critère, estime-t-il. Le rêve de filtrage du Net du gouvernement Sarkozy, en 2008, ne trouverait donc pas de relai ici.

Google s’est immédiatement dit intéressé par la démarche, avec la perspective d’une priorisation des contenus certifiés. Pour Christophe Deloire, impliquer autant ces acteurs n’entérine pas leur mainmise sur le réseau. « Je ne comprends pas cette question. Ce qui donne de l’importance aux plateformes, c’est leur utilisation par les internautes dans le partage, l’indexation et la classification de l’information. Les plateformes dominent le marché qu’on le veuille ou non » tranche-t-il.

Trois domaines contrôlés, une certification payante

Pour le moment, le CEN Workshop Agreement (CWA) couvre trois domaines :

  • La transparence et les règles de divulgation, fournissant des informations simples sur chaque média comme sa forme (privé, public, étatique, côté en bourse…), ses actionnaires, ses sources de revenus ou encore ses modes de distribution.
  • Les méthodes éditoriales et garde-fous, soit l’adaptation de la charte déontologique de Munich au monde numérique, ce qui inclut des processus éditoriaux, l’application des codes éthiques ou encore des règles précises sur l’emploi.
  • La responsabilité éditoriale et sociétale, ce qui contiendrait des règles de conduite éthiques, des mécanismes précis de correction et de réponse aux critiques, un texte de référence pour un médiateur, la représentation du public…

Cette classification de départ peut être amenée à changer au fil des discussions. RSF le promet, « le label ne viendra pas d’en haut ». « Le processus n’est pas réservé aux médias professionnels et installés. Il vise à donner un avantage à l’honnêteté, pas à l’industrie existante. »

À partir des règles validées par les agences nationales et européennes, donc par l’Afnor en France, chaque média demandera sa certification à une société spécialisée. Le processus est donc payant. De quoi donner un avantage potentiel aux grands groupes, déjà plus à même de s’impliquer dans le lourd processus de normalisation des règles. Pour Deloire, « il est hors de question de cautionner un tel avantage. Il faudra absolument prévoir des mécanismes comme la mutualisation des certifications ou des aides publiques ».

Il le répète d’ailleurs : un tel label n’est pas une garantie de médias sans erreurs. Ce sont des « mécanismes d’honnêteté qui auront du sens avec des médias de bonne foi, qui reconnaissent leurs erreurs ». C’est sur ces mécanismes et leur application que les sources seront jugées, lors de la certification et de son renouvellement.

Le contrôle des médias en ligne, une vieille marotte

L’idée de labelliser les médias en ligne n’est pas nouvelle, surtout pas en France. Simplement, en pleine crise de la désinformation et de perte de confiance dans les médias, l’époque y est bien plus propice. En février 2007, le gouvernement d’alors a tenté d’instaurer une Commission de déontologie du Net via un décret.

Composé de pouvoirs publics, d’associations d’usagers et d’opérateurs, il devait aider chacun à trier le bon grain de l’ivraie, via une série de labels. Pour la presse, la labellisation devait d’abord rester dans les mains du secteur (comprendre, des plus grands acteurs), pour donner droit à des avantages spécifiques comme des subventions. À l’époque, nos craintes se tournaient vers l’instauration d’un ordre moral et d’un Internet à deux vitesses. Interrogée sur le sujet en septembre 2007, la ministre de la Culture Christine Albanel s’était contentée de botter en touche.

Pour RSF, la Journalism Trust Initiative n’a rien à voir avec une démarche étatique, qu’elle tente à tout prix d’éviter. « Notre proposition est unique, car on utilise des mécanismes existants par ailleurs. On n’aura pas à mettre du charbon dans le poële tous les jours » estime son secrétaire général. Pour lui, l’attrait des éditeurs de presse, du monde publicitaire, de géants du Net et de certains régulateurs illustre le besoin d’une telle approche… en conciliant notamment le modèle publicitaire et la qualité des médias, en dirigeant ces revenus vers eux.

RSF sceptique sur un conseil de la presse en France

Une idée à la mode, notamment poussée par la France insoumise, serait un conseil de la presse, contrôlant les faits et gestes des médias classiques. Pour Deloire, cela ne règlerait pas tout, loin de là. « Il faut avoir une vision exigeante de la presse. [Un conseil] permettrait de mieux vérifier la contrainte éthique sur des médias classiques, mais le champ de l’info ne se limite pas à eux. Il s’étend à tous ceux qui diffusent des contenus » nous répond-il.

« Le problème du citoyen aujourd’hui, est qu’il reçoit la vidéo, qu’elle vienne d’un grand média installé ou d’un complotiste seul dans son salon. Il faut raisonner avec une vision complète du champ de l’information » ajoute-t-il, pointant vers la priorisation des contenus.

Surtout, il doute qu’un conseil de la presse incite vraiment les médias à de meilleures pratiques. « Supposons qu’on lance un conseil de l’information. La question est de savoir comment on s’assurer de l’applicabilité des règles. Il ne suffit pas dénoncer ce qui ne va pas, il faut donner un intérêt à être honnête. [La JTI] permet d’articuler la déontologie et l’économie. » Deloire veut ainsi « éviter la double peine du journalisme », mis en concurrence avec d’autres contenus et soumis à des règles auxquelles d’autres échapperaient.

« Parfois l’autorégulation, ce sont juste des mots pour éviter de faire quelque chose », reconnaît Deloire. Pas question que ça le soit ici, promet-il. D’autant que les alternatives sont pires, selon le secrétaire général de RSF.

« Dans le nouvel espace public, circulent des contenus à l’apparence identique à ceux de médias honnêtes, qui exploitent des biais cognitifs privilégiant les contenus faux. Une régulation des États serait dangereuse. Un contrôle par les plateformes ferait de Mark Zuckerberg le rédacteur-en-chef d’Internet » estime-t-il, présentant l’organisation du secteur comme la seule solution viable.

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